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espèces de monstres



Inventoriées et illustrées par

Jean Levant


NOUVELLES FANTASTIQUES





édité avec le concours de Setting Sun Services


Illustrations


Dessin de couverture : aquarelle,

Rehauts, traitements PAO.

Silhouette dans la neige (détail) :

aquarelle, feutre, blanco, pigment.

Pleine Lune : aquarelle, feutre, rehauts.  

Danseurs : aquarelle, fusain. 

Danseuse dans le couchant (détail) :

crayons.

Eve Noire (détail) : aquarelle, rehauts.  

Dragon nocturne : aquarelle, rehauts gouache

Djinn : aquarelle, rehauts gouache

Dromophants en ville : monotype,

 traitements PAO

Djinn : crayons, pastels, rehauts, traitements PAO

La villa dans la jungle : aquarelle, rehauts , collage

La porte : aquarelle, pigment, blanco.

La bête : monotype et rehauts gouache,

 traitements PAO.




Lycanthropie



« La mort d’un être cher, sa propre mort, cette catastrophe personnelle ultime est, d’une certaine manière, la fin du monde. Car pour la personne concernée, c’est bel et bien la fin de tout ce qu’il connaît. Et le fait que pour certains, ce soit le début d’autre chose n’y change rien. L’assurance de mourir est donc probablement à la base de cette tendance irrépressible de l’Homme à prophétiser la fin du monde dans un avenir proche. Inconsciemment, nous confondons notre destin particulier avec le destin de l’humanité entière.

Un autre défaut bien humain, quoique plus spécifique aux femmes paraît-il, est de ne pouvoir commencer un récit sans s’écarter dix fois du sujet, au point où personne ne se rappelle de quoi il était question. Pour ne pas encourir ce reproche, j’en viens donc de suite au sujet.

J’ai rencontré le professeur Mortier parce qu’il donnait des cours à la faculté catholique et parce que j’y étudiais la médecine. C’était un neurologue réputé, au moins dans le cercle professionnel. Très bon clinicien, il se doublait d’un pédagogue brillant et passionnant à écouter, en dépit de ses allusions goguenardes à la sexualité supposée des étudiants. Et je crois pouvoir assurer qu’il est la seule personne à avoir fait fumer un joint à ses étudiants dans cet amphithéâtre sous le prétexte douteux de leur démontrer la malignité des principes actifs du cannabis. Il était le genre de personne qui pouvait se permettre ça. J’ajoute qu’il était plutôt séduisant malgré un visage très irrégulier et une tignasse parfois bizarrement mêlée. Il était pourtant assez vieux pour avoir “fait” 68 et en avoir retiré tous les beaux enseignements. Naturellement, il était divorcé. Enfin et peut-être surtout, il était probablement à l’exact opposé de l’homme de mes rêves.

Quant à moi, j’étais une élève assez douée, peut-être plus studieuse que véritablement douée. En tout cas, j’ai soutenu avec succès mon doctorat deux ans plus tôt que la moyenne. Ma thèse portait sur la révolution induite dans la médecine moderne par l’emploi massif des psychotropes. Naturellement, ce choix a éveillé la sympathie de Mortier qui m’a alors conseillé certaines lectures puis corrigé quelques erreurs flagrantes.

Afin de fêter mon diplôme, je fus invitée ainsi que tous les autres lauréats, à une réception donnée par Mortier dans sa maison de campagne. Il organisait cette fête chaque année ; il n’y avait donc aucune matière ni à s’étonner ni à se méfier. Le professeur me remit un carton d’invitation imprimé avec mon nom rajouté au crayon — il m’appelait toujours par mon nom, peut-être parce qu’il confondait avec mon prénom — où l’horaire original avait été raturé puis remplacé par un autre. Je n’y fis pas alors grande attention car Mortier montrait la même négligence dans ses cours.

Le soir de la réception, je me fis conduire par mon frère, le permis B étant pour moi un diplôme beaucoup plus difficile à obtenir que celui de médecin. Ayant entendu divers bruits sur les fêtes du professeur, j’en avais retiré certaines préventions, aussi avais-je demandé à mon frère de venir me rechercher au coucher du soleil, qui vers cette époque, devait survenir peu après dix heures. J’insistai bien sur ce point car malheureusement mon frère faisait partie de ces gens, des hommes le plus souvent, qui mettent un point d’honneur à arriver bien après l’heure indiquée. En ne lui donnant pas d’heure mais un état du ciel, je pensais ainsi préserver sa dignité masculine et m’assurer qu’il serait là au moins à la tombée de la nuit. C’était une mauvaise idée, mon frère se faisant une idée du coucher du soleil très différente de la mienne.

La maison de campagne de Mortier se trouvait pour de bon à la campagne. Elle lui ressemblait à certains égards. Son jardin présentait le même caractère désordonné et vaguement sauvage de sa personnalité, tout en étant plein de charmes pour qui se donnait la peine d’y pénétrer. La pelouse, un peu comme ses cheveux, devait passer très irrégulièrement en coupe, à en juger par la hauteur de l’herbe. Le point le plus ennuyant était l’absence de barrière et de clôture qui faisait qu’on ne savait pas avec certitude si on se trouvait encore dans le jardin ou déjà dans le maquis environnant.

Quand j’arrivai, je ne vis que deux voitures rangées devant la terrasse bien qu’à son habitude, mon frère n’avait pas fait preuve d’une grande célérité. Mortier, venu à ma rencontre, me félicita pour le choix de ma jupe et de mes boucles d’oreilles. Cette observation apparemment anodine sonnait chez lui comme si je lui faisais une faveur particulière, ce qui me troubla.

— Je suis trop habillée ? demandai-je, inquiète.

— Oh non : moins habillée, ce serait indécent, répondit-il en feignant de ne pas comprendre le sens de la question. En fait, j’avais un peu peur que tu ne viennes avec ta blouse…

Je mis un petit instant à comprendre qu’il plaisantait. Du coup, il y eut un léger flottement dans la conversation. Son visage de faune fit une grimace dépitée, ce qui me donna envie de rire. En attendant les autres, il m’invita à m’asseoir sur la terrasse d’où nous avions une jolie vue sur la baie des Anges et nous servit un rafraîchissement. Peut-être refroidi par mon manque de répartie, il resta silencieux un bon moment, si bien que je devins gênée à mon tour et ne sachant quoi dire, je fis une remarque sur la vue dont il jouissait.

— Oui, c’est une très belle vue, approuva-t-il distraitement en m’adressant un regard appuyé.

— Votre maison est vraiment idéalement située, précisai-je un peu lourdement.

— C’est tout à fait vrai. Tu ne voudrais pas en louer une partie, par hasard ? Cela arrangerait mes finances.

— Avec vous ?!

— Eh bien, tu ne voudrais pas que je couche sous les ponts, j’espère ? Ma femme… je veux dire madame ex-Mortier m’a déjà expulsé de mon appart du centre-ville… Voyons, tu pourrais prendre l’aile droite, et moi l’aile gauche… ou inversement. Ou encore tu prendrais le rez-de-chaussée et moi l’étage… Oui, c’est pas mal ainsi. Nous aurions chacun notre salle d’eau. Je te laisserais la cuisine ; de toute façon, je ne m’en sers presque jamais… Ainsi, nous n’aurions même pas à nous croiser. Qu’en dis-tu ?

Je considérai le jardin à moitié en friche avec inquiétude.

— Il faudrait que je réfléchisse, dis-je poliment.

— Très bien, réfléchis. Je sais que tu cherches un pied à terre proche de l’hôpital. Ici, tu es tout près. Et comme tu es une pauvre étudiante et pas encore une riche doctoresse, je veux bien te faire un prix… Disons trois mille francs tout compris : eau, gaz, électricité.

Je cherchai un moyen de refuser sans le froisser (c’était en effet pour l’époque, et compte tenu de la situation, un vrai prix d’ami — mais c’était justement ce dernier point qui m’inquiétait).

— Je n’ai pas de voiture, observai-je. C’est un peu loin de tout ici.

— Mais tu vas passer le permis, non ?

— Oui, dis-je, confuse, car je l’avais déjà passé quatre fois.

— Bon, je te prêterai un vélo en attendant. Un peu de sport ne te fera pas de mal. Et puis il n’y a que de la descente jusqu’à l’hôpital.

— Mais professeur, s’il n’y a que de la descente à l’aller, c’est donc qu’il n’y a que de la montée au retour.

— Admettons. C’est un argument de marchandage discutable car je te ferais remarquer que s’il n’y avait pas de montée de l’hôpital à cette maison, il n’y aurait pas non plus de vue splendide, comme tu l’as toi-même justement notée. Mais admettons : je te le fais à deux mille cinq cents et c’est mon dernier mot.

Je protestai que ce n’était pas du tout la question. Il resta un instant silencieux à m’observer, poussa un grand soupir et dit :

— Bon, alors quelle est la question ?

Je réfléchis une seconde, consciente qu’il jouait avec moi comme le chat avec la souris.

— Excusez-moi, professeur, mais je ne sais pas si je peux vous faire confiance, finis-je par avouer.

— Ah, nous y voilà ! tu en as mis du temps…

— Je ne voulais pas être désagréable.

— Oh, tu ne l’es pas. La franchise est une qualité que j’apprécie : j’aime les rapports simples et sans façon. Eh bien, discutons-en, pourquoi ne pourrais-tu pas me faire confiance ?

Je décidai de le prendre au mot et lui demandai pour quelle raison aucun autre invité n’était encore arrivé alors que l’heure était largement dépassée.

— Parce que je t’ai invitée en avance, Léone. Je désirais te parler seul à seule. Tu vois que je suis franc moi aussi.

— Pour me proposer cette location ?

Il secoua la tête.

— Pas principalement.

— De quoi d’autre, professeur ? De ma thèse ?

— Ne joue pas les naïves, répliqua-t-il un peu sèchement avant de se reprendre… Ou plutôt fais ce que tu veux après tout. Je ne sais pas comment te le dire… je ne voudrais pas te choquer… mais tu es très… très attirante. Voilà. En fait, c’est de ça que je voulais te parler… tu n’es plus étudiante maintenant : nous sommes d’égal à égal, n’est-ce pas ?… Alors je peux bien dire que je te trouve ravissante dans cette jupe… et même sans d’ailleurs… je veux dire sans jupe mais avec des habits, hein…

— En somme, résumai-je en sentant le rouge me monter au front, vous m’avez tendu un piège.

— Quelle drôle de façon tu as de voir les choses ! C’est tout à fait ce que je craignais. Disons que je saisis ma chance, Léone. Maintenant si tu te sens offensée, je te prie d’accepter mes plates excuses. Et tiens, je t’autorise même à me gifler si ça peut te soulager.

Loin de me soulager, ses diverses propositions me mortifiaient davantage.

— Mon prénom est Francesca, professeur.

— Et moi François, rétorqua-t-il, ignorant la critique sous-jacente. Quelle coïncidence, tu ne trouves pas ?

Je me levai, excédée, et lui déclarai que je ne pourrais jamais vivre avec lui avant de m’éloigner vers l’allée avec la vague impression de commettre une idiotie. Mon cœur battait à rompre mais je me suis forcée à marcher d’un pas tranquille, que j’espérai aussi digne que possible. Je m’attendais à ce qu’il me rappelât mais il ne le fit pas.

Une fois revenue sur la route, je me demandai quoi faire. Il n’y avait évidemment pas de cabine téléphonique dans les parages, ce qui m’aurait permis de contacter mon frère. Et je n’allais sûrement pas demander maintenant à Mortier de pouvoir téléphoner de chez lui : j’aurais préféré encore attendre ici toute la nuit. C’est alors que les premiers invités apparurent au détour d’un virage. Consciente du ridicule de ma situation, je fis volte-face, faisant comme si moi aussi je venais d’arriver.

Mortier se montra beau joueur et ne fit aucun commentaire sur mon départ manqué. En plus des thésards, il avait invité, si on peut dire, un jeune voisin et son petit ami afin de l’aider à dresser le buffet et à assurer l’animation musicale. Peu désireuse de soutenir une conversation, je décidai de me rendre utile en les aidant. Cela n’a pas échappé à notre hôte : « hé, dit-il en clignant de l’œil aux deux garçons, je crois que nous avons trouvé notre maîtresse de maison ».

Mortier se contenta d’un discours bref et assez drôle, selon son habitude, où il nous souhaitait les meilleures choses pour la suite de nos carrières. Puis il déboucha une caisse de champagne, à la russe, précisa-t-il, utilisant pour ceci une sorte de machette pour couper net le goulot avec un mouvement vif du bas vers le haut. Le banquet fut à cette image, joliment animé, assez débridé même, peut-être en partie grâce aux saladiers remplis de cocktails multicolores. Enfin le DJ donna toute sa mesure, signalant qu’il était temps de danser. En fait, la succession des deux activités n’est pas si claire que je le dis car tout cela se mêla progressivement, les danseurs ayant tendance à monter sur les tables et les dîneurs à en descendre pour continuer leur repas en se trémoussant. Personnellement, je préfère un certain ordonnancement dans les actions. Mortier, qui ne guettait qu’une occasion pour bondir, me proposa de danser.

— Je suis plutôt classique en matière de danse, le prévins-je, très dubitative sur les choix musicaux du DJ.

— Ça tombe bien : moi aussi… (Je n’étais pas dupe : si je lui avais dit que j’étais adepte de la bourrée, il m’aurait répondu la même chose)… Tu n’as qu’à te boucher les oreilles si tu n’aimes pas la musique et danser ce qui te plait : je suivrais.

— Mais je ne peux pas danser en me bouchant les oreilles.

— Ah, que tu es raisonneuse, Léone ! Laisse-toi aller pour une fois.

— Francesca, le corrigeai-je une nouvelle fois. Pourquoi tenez-vous tant à ce que mon prénom soit Léone ?

— Parce qu’il te va bien. Ou plutôt il t’irait bien. C’est un prénom solaire, Léone, comme Léo. Très lumineux. Mais tant pis, je me contenterai de Francesca.

Mortier était un honnête danseur, assez physique disons. Nous évoluâmes un petit moment sans échanger d’autres mots.

— Alors ? me demanda-t-il finalement.

— Alors quoi ?

— As-tu réfléchi à ma proposition ? Tu te souviens : la location du rez-de-chaussée, le jardin, la belle vue, le vélo et les parfums du maquis : tout ça pour la modique somme de deux mille francs.

— Vous avez encore baissé votre prix…

— Bien obligé.

Je secouai la tête, souriant un peu malgré moi.

— Tu es une tête de mule, Francesca, mais moi aussi. Mettons ma personne de côté un instant puisqu’elle pose problème. Pourquoi ne viendrais-tu pas habiter ici ? Tu n’aimes pas la maison ?

— Si.

— Tu n’aimes pas la campagne ?

— Si.

— Tu n’aimes pas mes voisins peut-être ? Ils sont un peu collants, je te l’accorde, mais de bonne volonté.

— Si, bien sûr : ils sont gentils.

— Alors quoi ? Tu n’aimes pas leur musique ?

— Pas trop, non. Mais je ne crois pas que ça soit très important.

— Bon, tu aimes ma maison, tu aimes la campagne, tu aimes mes voisins et leur musique ne te gêne pas. Tu vois bien que tu es faite pour habiter ici.

— Je vais y réfléchir, concédai-je en souriant.

— Non, tu me l’as déjà dit, ça.

— D’accord, peut-être…

— Bon, je retiens le premier mot : d’accord ; je barre le peut-être. Et tu es peut-être d’accord aussi pour me tutoyer ?

— Peut-être…

Ce mot répété nous fit tous deux rire.

— Admets qu’entre futurs colocataires, ce serait tout de même plus convivial de passer au tu.

Vers onze heures, mon insupportable étourdi de frère n’étant toujours pas arrivé, je me mis en quête d’un téléphone. De la terrasse, je passai au salon sans trop de peine, puisque les portes fenêtres étaient grandes ouvertes, à l’image de son propriétaire. La suite se révéla plus délicate. Outre le fait que le salon avait été transformé en fumerie illicite, que les gens y avaient d’ailleurs adopté la position naturelle à ce genre d’activité, proche de l’horizontale, ce qui rendait la progression malaisée, j’y découvris quantité d’objets qui n’avaient apparemment rien à faire dans un salon mais aucun téléphone. Poursuivant sur ma lancée péniblement acquise, je visitai la cuisine ainsi qu’une pièce très sombre, tous volets clos, d’où s’échappaient des grognements suspects et que je refermai bien vite. Je revins au salon enfumé, enfilai cette fois un couloir, jetant un coup d’œil dans chaque pièce qui s’ouvrait. L’une d’elles ne répondit pas à mes sollicitations mais en collant mon oreille au battant, je pus percevoir un fort bruit d’eau qui m’apprit que ce n’était pas là que je trouverais un téléphone, si mon hôte n’était pas dénué de tout sens commun. Arrivée au pied d’un escalier, je marquai une hésitation. Pourtant, avec l’impression de commettre un sacrilège, je me décidai à gravir les marches. Vraiment, si j’avais été une voleuse en quête de butin, je n’aurais pas été plus stressée. Ou plutôt je l’aurais été probablement moins, car ma situation n’aurait pas eu ce côté inexplicable et ridicule (enfin je suppose, n’étant pas voleuse de profession). Je savais que j’aurais dû demander la permission de téléphoner à Mortier — cela aurait été tellement plus simple — mais il aurait alors aussitôt deviné ce que j’avais en tête et j’aurais finalement été obligée de rester pour ne pas avoir l’air de fuir. Bref, je me conduisais très bêtement, et de le savoir n’arrangeait rien, bien au contraire.

Par bonheur, l’étage semblait désert. La première porte s’ouvrit sur ce qui devait être la buanderie, sans doute une pièce réservée à la bonne, car l’ordre qui y régnait me parut incompatible avec Mortier, et de toute façon, je l’imaginais mal repassant et pliant son linge (en revanche, je l’imaginais très bien avoir une bonne, jeune de préférence). Naturellement, je ne vis pas de téléphone. Comme je reprenais mon inspection, un bruit de pas dans l’escalier m’affola. Sans réfléchir, je m’engouffrai dans une pièce très sombre, laissant la porte légèrement entrebâillée, de peur d’attirer l’attention en la refermant. Mal m’en a pris. Pétrifiée, j’écoutai les pas se rapprocher inéluctablement de ma cachette comme si l’arrivant avait pu voir dans l’obscurité et même à travers les murs et les meubles. Saisie de vertige, je sentis mes jambes se dérober sous moi et dus m’appuyer sur ce qui paraissait être un lit. Je crois que j’entendis le grincement des gonds. Mais il semble que mes yeux refusèrent d’en voir plus. Puis, du moins ce fut mon impression, la porte de la pièce s’ouvrit à la volée, une forme énorme et terrifiante s’encadra dans le chambranle et — je tombai, inconsciente...

Penché au-dessus de moi, le professeur Mortier m’observait avec un mélange d’inquiétude et de profonde perplexité.

Je compris assez vite que je m’étais évanouie, ce genre de malaise m’étant déjà arrivé, quoique jamais encore aussi brutalement. Mortier m’assura que ça n’avait duré qu’une minute ou deux mais je compris à son air chamboulé que c’était un mensonge (un gentil mensonge, pensai-je alors).

— Je pensais bien faire avec toi le tour du propriétaire mais je vois que tu as pris les devants, fit-il en essayant de prendre la chose à la légère. Bon, ce n’est pas la peine que j’appelle un médecin. D’ailleurs, nous sommes tous médecins ici (il rit d’un air gêné).

Je m’excusai de lui causer tout ce dérangement.

— Des excuses pour quoi ? Si tu te sentais mal, rien de plus naturel que tu ais cherché un endroit pour te reposer.

Les paroles étaient compréhensives mais Mortier me fixait d’un œil interrogateur comme s’il me voyait pour la première fois.

— Moi qui te croyais solide comme un roc. Qui aurait pensé que tu étais si émotive ?… Tu sais quoi, Francesca : je vais renvoyer tout ce petit monde, à commencer par le DJ. Il commence à me casser les oreilles celui-là !

J’essayai de l’en dissuader mais il secoua la tête comme si sa décision était irrévocable. Puis il me prit la main et fixant un œil sur sa montre se mit à compter mes pulsations. Tandis qu’il avait l’attention détournée, je regardai autour de moi et vis que je me trouvais dans une chambre à coucher, la sienne probablement. Je me mis à rougir en me demandant comment j’avais pu me mettre dans une situation pareille.

— Ce n’est rien, cela va passer, j’ai juste la tête qui tourne un peu, balbutiai-je. Il faudrait téléphoner à mon frère pour qu’il vienne me chercher…

En fait, je me sentais très faible, sans le moindre ressort, comme vidée de toute énergie.

— Bien sûr que ça va passer, répondit-il. Mais pour l’instant, tu ne vas pas bouger d’ici : ordre du docteur.

Mortier me saisit les chevilles et les souleva pour les disposer sur le couvre-lit. Puis il m’ôta mes sandales et les plaça au pied du lit. Enfin, il arrangea les oreillers dans mon dos. Avant de sortir, il agita dans ma direction son index comme pour me défendre de bouger.

Bientôt, la musique s’arrêta et j’entendis Mortier qui prenait congé de ses invités. Puis il remonta et me demanda comment j’allais.

— Mieux, répondis-je sans bouger.

Il m’annonça alors que mon frère était arrivé.

— Il a l’air pressé, ajouta-t-il distraitement. Je lui ai dit qu’il allait devoir attendre un peu que tu te reposes. Mon impression est qu’il ne serait pas contre l’idée que tu dormes ici. Moi non plus d’ailleurs. Et toi ?

Je hochai la tête.

— Donc, je lui dis que tu dors ici, insista Mortier en me scrutant comme s’il doutait que j’eusse bien compris la question.

J’approuvai, avec l’impression de me jeter à l’eau.

— Ah, il a demandé aussi ce qui t’était arrivé. Qu’est-ce que je lui réponds ?

Je restai muette.

— Bon, je vais lui dire que tu es tombée dans le saladier à cocktail et que tu es fin saoule…

— Mon frère ne croira jamais ça, répondis-je en souriant.

— Et tu penses qu’il me croira davantage si je lui dis la vérité ?

Je dus reconnaître que c’était peu probable.

Voilà comment je fis connaissance de Mortier et comment je tombai amoureuse de lui, puisque tel était le cas. Malgré la banalité de l’événement, il n’a jamais cessé de m’étonner. En tout cas, ce fut bien entre lui et moi un mariage d’amour. Et même maintenant, avec ce qui est arrivé, je ne peux dire que nous avons fait une erreur. Il y a eu des erreurs entre nous, oui, mais pas celle-là.

Durant trois années, je fus heureuse avec lui autant, je suppose, qu’une femme peut l’être avec un homme. Mortier fut en effet charmant et facile à vivre dans l’ensemble, tant qu’il resta maître de son double. Il avait beaucoup de qualités, et des plus grandes. Il se montrait d’une presque totale tolérance envers les opinions d’autrui et les modes de vie les plus divers, faisant preuve d’une ouverture d’esprit très supérieure à la moyenne, même dans une sphère cultivée. Je l’admirais beaucoup sur ce point. Il était généreux sans effort, sans ostentation, ce qui compensait son égocentrisme indéniable. Mais ce qui me le rendait peut-être le plus cher tenait à sa sensibilité très fine, délicate, capable des plus belles intuitions, qu’il dissimulait, peut-être pas tout à fait inconsciemment, sous des dehors rugueux et un machisme verbal. Enfin, c’était la personne la plus diversement douée que j’ai rencontrée. Il jouait du tuba dans l’orchestre de la ville ; il avait un très joli coup de crayon et peignait des aquarelles avec une grande virtuosité. L’anatomie humaine, peut-être en lien avec son métier, mais de préférence féminine, l’intéressait particulièrement. Comme il savait que je préférais les paysages, il m’offrit pour le premier anniversaire de notre mariage — enfin ce qu’il appelait notre mariage — un grand lavis représentant la maison au milieu des collines, son jardin, les montagnes en arrière-plan, un peu à la façon des anciens peintres chinois qu'il admirait. Dans un coin, en bas, une femme lisait dans le jardin. Les penchants de Mortier l’avaient conduit à la représenter nue, ce qui manquait un peu de réalisme selon moi, mais non de délicatesse car le peintre s’était arrangé pour que l'ombre des arbres dissimulât entièrement les traits de son visage.

Professionnellement, je n’eus pas à me repentir de ma nouvelle vie. Tout en m’encourageant à poursuivre mes études, Mortier me permit d’enrichir mon expérience en me faisant travailler à temps partiel dans son laboratoire de recherche. D’après lui, mon « sens de l’ordre et de la discipline y ferait merveille ».

Mortier me laissa également les pleins pouvoirs sur la maison des collines et son jardin embroussaillé. J’en profitai pour faire la chasse aux chèvres d’un voisin et couper la plupart des buissons épineux que je remplaçai par des rosiers, des amandiers et des plantes aromatiques. Enfin je lui adjoignis un muret, un portail ainsi qu’un nom : Le Clos Mortier.

J’aurais donc été pleinement satisfaite si Mortier n’avait pas eu deux gros défauts. Le premier découlait de l’empire qu’il exerçait sur un grand nombre de personnes de mon sexe, et que celui-ci exerçait en retour sur lui, choses que je pouvais comprendre mais non pas accepter. Le second venait de ses emportements, soudains et imprévisibles, qui mettaient d’autant plus mal à l’aise qu’ils n’avaient le plus souvent aucune cause apparente. Lui-même était incapable d’en fournir une explication. Néanmoins il était bien conscient de cette dernière faiblesse car il avait mis au point un traitement spécifique. Ou plus exactement, il terminait de le mettre au point dans un climat de secret un peu oppressant, en le testant sur lui-même. Il avait d’ailleurs d’une manière générale la mauvaise habitude, autant sur le plan humain que sur le plan scientifique, de vérifier l’efficacité de ses médecines sur sa propre personne.

Durant cette période encore heureuse, nous eûmes en pension, un été, la fille issue de son premier mariage. La petite, qui s’appelait Zoé, avait sept ans. C’était une enfant affectueuse mais turbulente et parfois assez difficile, sans doute pas le genre d’enfant qui convenait aux sautes d’humeur de son père. Il ne semblait d’ailleurs guère intéressé par la petite et les séjours de Zoé au Clos Mortier, en dehors de cette fois-là, n’excédaient pas le week-end. Je ne peux dire qu’il se soit jamais montré violent en ma présence avec la petite. En dehors de quelques rares fessées, le plus souvent méritées, il ne la touchait pas, préférant l’ignorer tant qu’elle ne contrecarrait pas trop ouvertement ses plans, comme de faire la sieste après déjeuner. Mais le fait est que la petite, qui l’aimait pourtant beaucoup, montrait en sa présence une peur inhabituelle. Je ne parvins jamais à en savoir la raison, même si je la questionnai plusieurs fois à ce sujet, et je crois qu’elle-même l’ignorait, ou plutôt ne se rendait même pas compte de l’état de panique dans lequel la mettait son père. Quant à Mortier, il écartait les questions à ce sujet d’un haussement d’épaules, comme si les états d’âme de fillettes étaient indignes d’attention.

À la fin de l’été, sa mère revint la chercher et, contrairement à ses habitudes, resta à dîner et à dormir. Lucie, la mère de Zoé, avait été une belle femme et l’était encore assez. Naturellement, elle était plus âgée que moi. En fait, je fus frappée par le contraste qu’elle formait avec moi, comme si Mortier, après ce premier essai raté, avait jeté son dévolu sur le négatif de sa première femme. J’étais blonde et elle était brune ; j’étais plutôt grande et potelée, elle était assez petite et très mince ; j’avais les yeux bleus et elle les avait marrons, etc. Son caractère était de même l’opposé, ou le complémentaire du mien. Elle arborait des tenues très libres, même excentriques, souvent provocantes, portait des bijoux voyants, parlait beaucoup et à voix forte, fumait et jurait très volontiers.

Cela étant, nous nous entendions plutôt bien. Je profitai de cette arrière soirée où Mortier était allé se coucher tôt pour lui poser la question qui me tenait à cœur : pourquoi s’étaient-ils séparés ?

— Oh, je sais ce que tu penses, me répondit-elle en gloussant. Comment peut-on être assez conne pour quitter un homme aussi exceptionnel que Mortier !? Moi aussi, je suis passée par là. Moi aussi, j’ai été amoureuse de cet homme et prête à jurer que jamais je ne le quitterai. Moi aussi, j’ai aimé sentir que ce type m’appartenait (hum, son expression était plus crue)… sauf qu’en réalité il ne m’a jamais appartenu, ou alors en copropriété… (Elle marqua une pause pour glousser de nouveau)… Non, je ne l’ai quitté pour rien de tout cela, je l’ai quitté quand j’ai réalisé qu’il ne m’aimait pas, tout simplement.

— Mais c’est un peu la même chose, non ?

— Eh bien pour un homme, non, apparemment, répondit-elle en riant de plus belle.

Je hochai la tête, comprenant ce qu’elle entendait par là. Mais comme je me savais aimée de Mortier, ses propos eurent plutôt pour effet de me rassurer.

— C’est difficile à admettre, ajouta-t-elle d’un ton songeur, mais ce type ne m’a jamais aimée. Maintenant je le vois si clairement… Trop tard, comme toujours !

Malgré la franchise de ma voisine, je n’étais pas entièrement satisfaite de ses réponses. Peut-être que je me trompe mais je pense que les femmes ont toujours une raison précise, concrète pour quitter un homme, et celle que Lucie m’avait donnée me semblait trop générale. J’insistai donc, lui demandant s’il n’y avait pas eu un élément déterminant dans sa décision de le quitter.

— Bah, je suppose qu’il m’aura trompée une fois de trop… La goutte d’eau qui fait déborder le vase, tu vois…

Elle parut embarrassée, ce qui me fit penser que j’avais vu juste.

— Et cette goutte d’eau ?…

— Une fille qui posait pour lui… Hum, c’est délicat de parler de ça avec toi, Francesca : je ne voudrais pas te décourager… Mais oui, c’était une fille très jeune, trop jeune pour lui, une étudiante… une fille un peu comme toi, dit-elle en me regardant avec un sourire un peu crispé.

Je m’excusai de remuer de mauvais souvenirs.

— Oh non, c’est de l’histoire ancienne. Il y a prescription en ce qui me concerne. Je n’en veux vraiment à personne. J’ai tourné la page, tu comprends, définitivement.

— Et il n’y a rien eu d’autre ? insistai-je, bien consciente qu’elle aurait aimé aussi tourner la page de cette discussion.

— D’autre ? Que te faut-il de plus ?

— Je ne sais pas… Il ne s’est jamais montré violent, par exemple ?

— Violent, François ?! Quelle drôle de question !

Elle éclata de rire : «  oh non, ce n’est vraiment pas son truc : en voilà une idée ! »

Le lendemain matin, Lucie me trouva en train de terminer la vaisselle de la veille. Prenant un torchon, elle fit mine d’astiquer quelques assiettes mais je vis bien que sa pensée était ailleurs. Elle semblait fatiguée, comme si elle n’avait pas beaucoup dormi de la nuit.

— Tu sais, me confia-t-elle, j’ai réfléchi à notre conversation d’hier et, heu… je me demandais… Il n’a pas fait de mal à la petite, j’espère ?

Je la rassurai sur ce point.

— Tu me le dirais si jamais il se passait quelque chose de grave, n’est-ce pas ? Je sais qu’il ne l’a jamais beaucoup aimée.

— Naturellement, Lucie. Il n’a rien fait à Zoé. Je suis désolée de t’avoir inquiétée.

Lucie m’observa attentivement, parut hésiter, avant de poursuivre avec des précautions inhabituelles :

— Si jamais… si jamais quelque chose n’allait pas entre toi et Mortier, n’hésite pas à m’appeler pour en parler. Après tout, je l’ai pratiqué un certain nombre d’années. Et puis il faut se serrer les coudes entre femmes, pas vrai ?

J’approuvai, mais sans grand enthousiasme. Si elle ne m’avait rien caché, je n’avais pas de raison de penser que notre union avait besoin de tels conseils matrimoniaux. Ensuite, même si Lucie était une personne plutôt sympathique, je n’avais pas très envie que la première femme de mon mari intervînt dans notre couple.

Une année passa encore et je tombai enceinte. Mortier aurait souhaité me voir d’abord terminer mes études mais je lui fis observer qu’attendre un enfant ne m’empêchait nullement d’exercer mon cerveau et que je pouvais parfaitement achever ma spécialisation. Le fait est que la grossesse m’apporta un équilibre qui me fut très bénéfique, y compris dans ce domaine. Je donnai donc naissance au mois de juin à un petit garçon que nous appelâmes Léo. C’est Mortier qui choisit le prénom (je m’opposai fermement à son choix de prénom féminin, Léone, si bien qu’il eut en effet la priorité sur le prénom masculin).

Autant il avait paru peu concerné par Zoé, autant il était en adoration devant son fils. On pourrait croire que c’était le sexe de l’enfant qui faisait la différence mais je ne le crois vraiment pas. Parfois le courant ne passe pas, ou pas tout de suite, ou même jamais, ce qui malheureusement semblait devoir être le cas de sa fille. Et parfois, l’étincelle est immédiate, comme avec Léo. Il ne cessait dans les premiers jours de l’embrasser, de le toucher, de le prendre dans ses bras. Tant que je restai à la clinique, cela fut entre lui et Léo, et à dire vrai entre nous trois, le grand amour. Jamais je n’avais été plus heureuse.

Mon diplôme étant acquis, décidée à profiter de ce bonheur, je résolus avec Mortier de reporter le choix de mon avenir professionnel à la fin de ma maternité. Je me donnai six mois, où je me consacrerais essentiellement à Léo. Bien que ça ne fût pas à la mode à l’époque, je tenais à l’allaiter durant cette période. Mortier n’y voyait aucun inconvénient et m’encouragea même au début. Il se plaisait beaucoup à nous dessiner tandis que je lui donnais le sein. Mais la découverte que les tétées ne s’arrêtaient pas entre dix heures du soir et huit heures du matin le refroidirent très vite. Le fait que je prenais le bébé dans notre lit n’était pas non plus de son goût. Pourtant, je veillai à ne le priver de rien. Les premiers temps, Mortier en plaisantait et racontait à qui voulait l’entendre que nous vivions comme des esquimaux. Mais cet enjouement de façade disparut à son tour, laissant place au mauvais Mortier, cette facette très sombre qu’il ne montrait curieusement qu’aux personnes qu’il aurait eu le plus intérêt à ménager, en gros moi et Léo (c’est une des raisons pourquoi il m’était si difficile d’en parler aux autres).

L’irascibilité croissante de Mortier était difficile à comprendre car Léo était un bébé particulièrement facile à vivre. Il ne criait presque jamais, n’avait aucun soucis de santé et débordait de joie de vivre. Pourtant Mortier décida d’aller dormir dans une autre chambre et m’en voulut beaucoup pour son exil volontaire. J’eus beau tenter de le raisonner en lui rappelant que cette disposition n’était que pour six mois, moins les semaines déjà passées, il ne voulut rien entendre et resta à bouder dans son coin. Craignant alors pour notre union, je décidai de mettre fin à l’allaitement. Mortier revint dormir dans notre chambre mais le résultat fut que Léo, qui jusqu’ici avait eu des nuits très calmes, ne cessait maintenant de crier. Naturellement, c’était le seul moyen qu’il avait pour protester contre cet arrangement. Finalement, voyant que rien d’autre que le sein ne pouvait calmer le petit, Mortier renonça et alla se bâtir une couche assez inconfortable dans son bureau. Et mis à part ses “devoirs conjugaux”, il nous traita, moi et le petit, guère mieux que si nous avions été pestiférés. Pourquoi dans son bureau ?… alors qu’il aurait pu choisir une des chambres d’ami, c’était je suppose dans l’intention de provoquer mes remords, car il y avait un côté assez enfantin dans son caractère pour désirer me punir par ce moyen.

Comme si cela ne suffisait pas, loin de pratiquer l’abstinence due à son ermitage, Mortier reprit ses anciennes habitudes de dissipation. Il y eut pour commencer — de cela je suis sûre — la jeune femme de ménage.

Un jour qu’il me surprit à pleurer, il vint me serrer dans ses bras sans dire un mot, l’air si penaud que sa tromperie était inscrite sur son visage. Néanmoins, je désirais qu’il s’explique et je lui dis ce que j’avais sur le cœur. Enfin, je retirai l’alliance que j’avais au doigt et la déposai dans la coupe de fruits. Il m’observa faire avec un mélange de stupeur et d’inquiétude. Exactement comme un enfant, il jura alors qu’il ne le ferait plus, oubliant qu’il venait un instant plus tôt de nier avoir fait quoi que ce soit de répréhensible (tout au plus admettait-il quelques gestes déplacés mais sans conséquence). Puis il me serra de nouveau dans ses bras, m’embrassa, me promit de changer et finit par m’annoncer qu’il renverrait lui-même la bonne dès le lendemain.

— Ce n’est pas la bonne qu’il faut changer, François, lui répondis-je. C’est toi.

Et je lui parlai alors des autres filles, les étudiantes qu’il raccompagnait en voiture jusqu’à leur domicile.

Son effarement me révéla qu’il n’avait même pas imaginé une seconde le risque qu’il prenait en courtisant des filles que je connaissais au moins aussi bien que lui. Abattu, il me relâcha et changea de tactique :

— Francesca, tu sais que je t’aime…

— Oui.

— Tu sais que je n’aime et n’ai jamais aimé d’autre femme comme toi…

— Peut-être.

— Tu sais que je n’aimerai jamais plus une femme comme toi.

— J’aimerais le croire.

Il laissa alors tomber ses bras, désemparé.

— Est-ce que ça ne peut pas suffire, Francesca ?

Je secouai la tête.

— Tu t’es engagé, François. Peut-être que cet anneau ne représente que peu de choses à tes yeux, peut-être que les paroles que nous avons échangées ce jour-là sont pour toi des paroles en l’air. Mais pas pour moi. Je t’ai prévenu plusieurs fois que la fidélité et la confiance me semblaient des points essentiels dans notre union. L’ai-je fait, François ?

Mortier grommela un vague assentiment.

— Et t’ai-je dit ce que je ferais si tu me trompais malgré tout ?

— Oui, répondit-il d’un air morne.

— Je t’ai prévenu que je te quitterais…

Mortier me supplia de ne pas prendre de décision irréfléchie. En réalité, je n’avais pas encore pris de décision. Je pensais à Léo et à tous ces bons moments que je devais au Mortier que j’aimais. Je lui montrai alors l’anneau dans la coupe de fruits.

— Il restera là en attendant. Je vais passer un moment avec Léo chez mes parents, en principe une à deux semaines. Pendant ce temps, mets de l’ordre dans ta vie, François, et par là même dans la nôtre, puis préviens-moi quand ce sera fait. Alors je reviendrai et je verrais si je reprends cet anneau.

Il a hoché la tête, lugubrement, comme s’il savait d’avance qu’il ne parviendrait jamais à remettre sa vie en ordre.

Je n’ai jamais récupéré l’alliance dans la coupe de fruits. Cependant, je suis revenue vivre un temps avec lui après cette première séparation. Parfois, je surprenais son regard en direction de ma main, surtout le matin, et sa déception quand il constatait qu’elle était vierge de tout anneau. Il fournissait des efforts épisodiques puis rechutait invariablement, toujours un peu plus bas. Sans aucun doute, j’aurais dû le quitter bien avant. Mais il y avait un autre élément qui m’empêchait de le laisser seul : Mortier était de plus en plus dépendant de ses médications particulières. Bien qu’il se cachât de moi pour les absorber, je pouvais mesurer l’augmentation régulière des doses car je connaissais l’endroit secret où il les gardait, en particulier une poudre à diluer dont je suivais avec inquiétude la baisse rapide de niveau. Son goût des plus insipides m’apprit peu de chose sur sa composition, si ce n’est en éliminant certaines hypothèses que j’aurais pu faire. Et son absence d’effet notable sur moi ne m’informa pas davantage. Cela ne ressemblait pas à un psychotrope. J’ai eu la tentation de faire analyser cette poudre, mais il m’était déjà pénible de devoir espionner mon propre mari, aussi préférais-je tenter de résoudre la question par la franchise. Malheureusement, je tombai sur un Mortier parfaitement résolu à en dire le moins possible sur le sujet. Je lui fis alors remarquer que ses médications ne lui faisaient visiblement aucun bien et lui demandai pourquoi il persistait.

— Je ne dirais pas qu’elles ne me font aucun bien, répondit-il assez énigmatiquement.

Le sourire presque sarcastique avec lequel il affirmait ça appartenait au Mortier que je n’aimais pas.

— Explique-moi alors quelle sorte de bien elles te font car je ne le vois pas.

— Voyons, Francesca, tu es médecin. Tu sais que les médicaments ne sont pas toujours faits pour guérir.

Ces paroles ne pouvaient avoir qu’un seul sens. Je lui demandai s’il était atteint d’une maladie incurable et pourquoi il ne voulait pas me dire laquelle.

— Peu importe son nom. À dire vrai, je ne suis pas sûre qu'elle en ait un. Peut-être devrais-je lui en donner un.

— Elle doit être bien rare…

— Par bonheur.

— Si rare que tu es le seul dans le monde entier à en être atteint ? demandai-je avec un peu d’agacement.

— Probablement pas. Mais s’il y a d’autres personnes atteintes, il n’est pas étonnant qu’elles n’aient aucune envie de le faire savoir.

Je réfléchis, déconcertée par son attitude, si peu professionnelle.

— Tout de même, François, si tu étais si malade, je l’aurais remarqué depuis le temps. Autant que je puisse en juger, tu es normal… physiquement et même mentalement.

Il sourit à peine de ma petite pique.

— Grâce aux médicaments. Ils diminuent fortement les symptômes mais pas la maladie, hélas.

— Ce mystère que tu entretiens ne me plaît pas. As-tu pensé que ce que tu appelles ta maladie pourrait être un effet indésirable de ces médicaments que tu testes ?

— Je suis malade mais pas idiot.

— Quoiqu’il en soit, toute drogue provoque une accoutumance. As-tu déjà essayé de t’en passer ? J’aimerais que nous essayions ensemble. Tout seul, c’est difficile mais je suis sûre qu’à deux, nous y arriverons.

— Tu n’as rien écouté de ce que t’ai dit, Francesca ? Ou tu me prends pour un faible d’esprit ?

— Ni l’un ni l’autre. Mais nous n’avons pas le choix : il faut que cela cesse, François ; je ne pourrai plus longtemps le supporter.

De fait, je ne le supportai plus du tout. Chaque jour, il devenait plus nerveux, plus instable, plus agressif. La brutalité n’était plus qu’à un pas. J’étais convaincue que cette poudre était la cause de son mal, au moins l’un des agents. Sans doute, raisonnai-je, refusait-il de le voir car elle lui procurait certaines satisfactions peu avouables. Enfin, excédé par le gâchis qu’il faisait de nos vies, je m’emparai de sa réserve de médications, jetai le tout dans la cuvette des WC puis tirai la chasse. Après quoi je rangeai les contenants bien en vue sur son bureau.

Je m’attendais à une scène pénible ; elle eut lieu le soir même au retour de Mortier. Quand il m’appela, je lus sur son visage un désespoir tel que j’en eus le cœur serré mais ma résolution ne faiblit pas. Il accusa d’abord la nouvelle bonne, sans trop y croire, et je dus le détromper. Il me regarda avec effroi et consternation. Sur le coup, je fus étonnée qu’il ne montrât pas plus de colère, mais en y réfléchissant, c’était compréhensible.

Je lui expliquai mon point de vue, qu’il était une sorte de toxicomane, qu’il nous mettait tous trois en danger (sans parler d’autres personnes) et qu’il était de mon devoir de l’arrêter. Je résume car mes propos n’avaient ni cette clarté ni cette concision.

Il a secoué la tête, accablé.

— Tu ne sais pas ce que tu viens de faire. Tu as détruit toute ma réserve. Jamais je ne pourrai fabriquer de nouveaux médicaments à temps.

— Mais à temps pour quoi, François, au nom de Dieu !?